Explosion au Liban : le témoignage de Julie Couzinet (promo 2013)


Publié le 25{th} août 2020 dans "" | Rédigé par Julie Couzinet

Une rue de Beyrouth après l'explosion dans le port le 4 août 2020.
Photo Julie Couzinet

Le Liban, déjà enfoncé dans une crise sans précédent, a vécu le 4 août dernier la dévastation du port de Beyrouth et des quartier avoisinants suite à l’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium. 300 000 personnes se sont retrouvées sans logement, 160 personnes sont mortes, d’autres sont encore portées disparues. Voici le témoignage de Julie Couzinet (promo 2013), consultante en éducation, qui vit sur place depuis 2016. Elle lance aussi un appel aux dons pour les travailleuses domestiques.

Le 4 août, à 18h08, nous discutions sur notre balcon, mon mari et moi, à environ 15 kilomètres du port, lorsque nous avons senti les murs de notre immeuble trembler. Quelques secondes plus tard, un « boom » tonitruant retentissait. Passée la surprise, nous nous sommes jetés sur les réseaux sociaux où les images de l’explosion commençaient déjà à affluer. Une colonne de fumée rouge, un choc retentissant, puis l’onde, violente, incroyable, engloutissant Beyrouth. Autour de nous, les voisins s’interpellaient d’une fenêtre à l’autre, s’échangeant des informations. Puis tous se sont retranchés chez eux pour, comme nous sûrement, appeler les amis, rassurer les proches, s’assurer que tout le monde est sain et sauf. À part des blessures légères, des dégâts matériels, rien à signaler chez nos proches. La phase suivante fut donc d’essayer de comprendre ce qui s’était passé, de faire le tri entre les informations qui affluaient, de savoir s’il était sûr de rester dehors, si l’on devait s’attendre à de nouveaux bombardements et, surtout, ce qu’on pouvait faire. Les autorités libanaises ont rapidement communiqué sur un possible accident. Malgré l’inquiétude de beaucoup de monde, l’aide a commencé à s’organiser.

Faute de système ou d’assistance de la part des autorités publiques, des centaines de volontaires sont descendus dès le lendemain matin et ont commencé à organiser le déblayage. Armés de balais, de pelles, de sacs et de masques, passant de rue en rue, d’immeuble en immeuble, d’appartement en appartement, ils ont aidé et aident encore les habitants à trier leur vie du verre brisé, à balayer le sang et le chaos pour leur permettre de sauver ce qui peut l’être et de revenir chez eux quand ils n’ont nulle part où aller. Dans les rues, des stands se sont dressés, où des associations offrent premiers soins, boissons et nourriture aux habitants du quartier et aux volontaires. Ces derniers sont Libanais, Syriens, Palestiniens, ceux avec qui j’ai participé au nettoyage ont entre 15 et 20 ans tout au plus. Tous se sentent concernés, ils considèrent qu’il est de leur devoir d’aider autant qu’ils peuvent. Tous aussi sont conscients et très au fait de la situation politique, renforcés en cela par l’éducation informelle reçue au travers de la révolution d’octobre 2019.

Je ne suis pas Libanaise et n’ai pas le souvenir viscéral qu’ont les Libanais des bombardements israéliens de 2006. Tout ce que je peux dire, c’est qu’une boule au ventre m’a saisie ce 4 août et peine aujourd’hui à se résorber, un sentiment d’anxiété et d’urgence, l’impossibilité de quitter les chaines d’informations et les réseaux sociaux des yeux, les larmes qui montent régulièrement et la colère aussi, écho de la fureur des Libanais à l’encontre de leur gouvernement et des responsables politiques alors que les informations sur la responsabilité de chacun tombent peu à peu sans vraiment surprendre personne. Cette fureur légitime s’est exprimée le samedi après l’explosion, quand plusieurs milliers de personnes se sont réunies sur la place occupée en octobre 2019 et située proche du Parlement et de plusieurs ministères, symboles de la corruption du régime libanais. Les manifestations ont été reçues par une réaction violente de la police parlementaire et de l’armée, énième preuve pour les Libanais du mépris de leurs dirigeants.

Après l’explosion, c’est maintenant l’inquiétude qui s’installe. Inquiétude pour l’avenir du pays, entre la mise en ?uvre d’un état d’urgence ne laissant plus aucune place à la colère ou aux manifestations et semblant même vouloir restreindre l’action des volontaires sur le terrain. Inquiétude aussi de voir l’aide siphonnée et la même élite politique corrompue garder le pouvoir sans aucun changement, aucune réforme, profitant même des contrecoups politiques et financiers de l’explosion. Inquiétude enfin de voir la population plonger plus profondément encore dans la pauvreté alors que beaucoup, avant même l’explosion, avaient déjà faim.

Un appel aux dons pour les travailleuses domestiques

Parmi ces populations, le sort des travailleuses domestiques migrantes originaires d’Asie et d’Afrique m’interpelle particulièrement. Plusieurs dizaines d’entre elles sont mortes ou encore disparues, plusieurs dizaines d’entre elles se sont retrouvées sans toit ni ressources. L’aide qui afflue aujourd’hui au Liban est évidemment dirigée prioritairement aux aides médicales et d’urgence mais les associations de travailleurs migrants n’en sont jusque là pas ou que peu bénéficiaires.

L’explosion n’a fait qu’aggraver une situation déjà précaire. Avec la dévaluation de la livre libanaise au début de l’année 2020, les salaires des travailleuses domestiques ont perdu en valeur. Elles gagnent jusqu’à 6 à 7 fois moins, alors que leur salaire n’était en moyenne que de 150 euros par mois. Ces femmes travaillent souvent sept jours sur sept. Elles sont les premières levées avant l’aurore et les dernières couchées, sans liberté de déplacement sous le régime de la Kafala – système de parrainage privant les employés de leurs droits fondamentaux. De nombreuses familles libanaises, dans l’incapacité de les payer depuis plusieurs mois, ont commencé en début d’année à déposer leurs travailleuses domestiques devant les ambassades de leurs pays d’origine, confisquant bien trop souvent passeports et affaires personnelles. D’autres s’échappent, victimes d’abus ou refusant légitimement de travailler sans aucune perspective de salaire. Les ambassades quant à elles ne réagissent pas ou commencent tout juste, sous la pression des travailleuses.

Pour cette raison, je relaie ici un appel aux dons lancé par Léa Polverini, amie journaliste et étudiante – par ailleurs originaire de la région toulousaine – et autrice de la série de témoignages sur l’explosion « Beyrouth, 4 août, 18h08 » sur Slate.fr. L’appel vise à soutenir The Alliance of Migrant Domestic Workers in Lebanon, association par et pour les travailleuses domestiques de toutes nationalités. Les fonds récoltés permettront de loger les travailleuses qui en ont besoin – et leurs enfants – et de poursuivre les distributions de nourriture et de médicaments alors que le nombre de bénéficiaires augmente depuis l’explosion. Ces femmes ont besoin d’aide pour poursuivre leur action. Merci d’avance de votre soutien !

En juillet 2020, le club Expat, la communauté des diplômés de Sciences Po Toulouse résidant à l'étranger, regroupe 676 diplômés, répartis dans 99 pays et 191 villes. Le podium des villes où nous avons recensé le plus de diplômés : Bruxelles (95), puis Londres (52) et Montréal (48). Onze pays comptent au moins 10 diplômés : la Belgique (96), le Canada (58), le Royaume-Uni (60), les États Unis (46), l’Espagne (37), la Suisse (31), l’Allemagne (22), le Maroc (21), le Sénégal (10), le Mexique (12) et le Luxembourg (11). Le pays où les diplômés sont les plus éparpillés sont les États-Unis, avec 21 localisations différentes. Vous connaissez des diplômés qui ne figurent pas sur la carte ? Vous souhaitez vous aussi contribuer au club Expat, par exemple en témoignant ou en organisant une rencontre près de chez vous ? Écrivez-nous.

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